Au commencement...

Au commencement...
Loriane posa un pied à terre et descendit de sa bicyclette. Elle marcha le long du chemin, regardant les épis de blé se couchant doucement sous la légère brise du vent. Elle aimait cette période de l'année, on était début juin 1948 et le soleil se faisait de plus en plus présent; bientôt la chaleur dans la journée serait telle qu'elle ne pourrait plus sortir avant 18h. Elle s'arrêta, ferma les yeux et sentit ses cheveux blonds se balancer, qu'il était bon de revenir sur cette terre qui l'avait vue grandir, l'air de la grande ville ne lui allait pas. Seuls les cours de littérature et l'aide qu'elle apportait à sa tante au studio lui étaient des moments agréables. Mais là, sur cette route de terre battue où elle entendait quelques grillons, elle ressentit un mélange de joie et de tristesse: ses parents lui manquaient. Ils étaients morts, tués par les bombardements allemands au début de la guerre. Aujourd'hui, elle avait quitté l'arrière-pays et vivait avec sa trop jeune tante à Paris. Lucille d'Argon était la petite soeur de Julienne d'Argon. A 26 ans, Julienne avait épousé un propriétaire de vergers; Armand Jaquelin de 4 ans plus vieux. Un an plus tard naissait une petite fille qu'ils prénommèrent Loriane. Lucille devint la marraine. A la mort de sa soeur et de son beau-frère, elle se vit confier la garde d'une petite fille de 10 ans alors qu'elle même n'en avait que 25. La vie de Lucille avant ça n'avait été que bals, aventures amoureuses qui ne duraient jamais longtemps, sorties et confection de chapeaux dans un petit studio adjacent à la boutique où été vendues ses créations et d'autres accessoires de mode. Loriane se rendit vite compte que la vie avec sa marraine serait difficile tant celle-ci était distraite; une fois, ne l'avait-elle pas oublié chez la gardienne? Ce n'est qu'en rentrant tard le soir après une énième dispute avec son énième amant que la brave dame qui avait fait dîner la petite et l'avait installée dans son propre lit rappela gentiment à la jeune femme qu'elle devait faire un effort pour l'enfant. Lucille bafouilla de rapides excuses et promit de venir chercher sa filleule le lendemain. Loriane improvisait depuis 8 ans devant les nombreuses frasques de sa marraine et ne s'était jamais plaint tant cette vie lui allait. Le seul petit ennui, c'était la ville qu'elle ne supportait pas, alors sa marraine l'emmenait dans la maison des Jaquelin laissée en partie en location à des amis dès qu'elle pouvait poser quelques jours de congés.
A 18 ans, Loriane ressemblait beaucoup à sa mère: grande avec les mêmes cheveux mi-longs blonds ondulés, les mêmes yeux gris perle, le même nez fin, la même bouche aux lèvres minces et rouges... Seuls ses mains aux doigts longs et fins et son air provincial rappelaient son père. Lucille dépareillait à côté de sa filleule, comme elle avait dépareillé aux côtés de sa soeur; elle, était plutôt petite, ses cheveux était châtains foncés, courts et raides, ses yeux étaient bleus foncés et elle dégageait une telle sensualité de citadine.
Loriane se remit en selle et pédala jusqu' à la grande maison rose pâle, là l'éclat des galets blancs éclairés par le soleil lui firent plisser les yeux. Elle ralentit et descendit la peite pente. Elle posa sa bicyclette contre le mur et alla rejoindre Lucille qui buvait déjà un Pastis à l'ombre du grand chêne assise sur la balancelle. La jeune femme derrière ses paupières closes semblait réfléchir. Loriane s'assit avec douceur et regarda avec tendresse le visage lisse et déjà bronzée de sa "mère adoptive". Toujours avec les yeux fermés, Lucille lui dit:
"Cet endroit est vraiment très calme. Où étais-tu, Loriane?
-Je suis allée près du petit pont et je suis revenue en longeant le sentier près du champ de blé des Foussin.
-Bien. Je comprends pourquoi ta mère a aimé cet endroit et pourquoi toi tu veux y venir tout le temps... Mais je préfère de loin la ville..."
Sacrée Lucille, c'est à peine si elle avait écouté la réponse! Loriane sourit; sa marraine était vraiment comique; sans maquillage et bronzée comme elle l'était, elle resemblait à une petite fille trop vite grandie dans une robe blanche aux motifs de cerises. Elle dit avec sa douceur et son calme habituel:
"On mangera tôt ce soir, il y a le bal du village... Va te passer un coup de brosse dans les cheveux, je devine qu'ils sont tout emmêlés à cause de ta ballade..."
Loriane se leva et partit vers la maison. Incroyable! Même à la campagne elle pensait encore au bal et à séduire...
Loriane enviait sa marraine de toute cette assurance qui faisait son charme et sa capacité à retomber sur ces pattes quoi qu'il arrive; les coups durs de la vie en avait fait une femme d'une indépendance rare qui n'avait cherché à se marier et n'en avait jamais ressenti le besoin. La jeune fille accélèra le pas et finit par courir jusque la salle de bains où elle se refit une beauté.

# Posté le samedi 17 janvier 2009 17:53

Modifié le dimanche 17 mai 2009 14:18

Le bal

Le bal
Le bal battait son plein: l'orchestre jouait des rengaines à la mode, des couples valsaient, les vieux regardaient et les vieilles commentaient... "Comme avant", ces deux mots dansaient comme un couple, enlacés. Loriane enrageait; non! non, ce n'était pas "comme avant"!!! Si c'était réellement "comme avant", ses parents valseraient, heureux, parmi les autres couples, des enfants juifs joueraient au loup avec les autres petits enfants, des femmes n'afficheraient pas un air honteux sous la légère toison qui recouvrait à présent leur crâne.
Loriane quitta sa chaise alors qu'un jeune homme l'invitait à danser une valse "comme avant"... Comment pouvait-on croire qu'il suffisait de trois notes pour revenir en arrière et effacer les horreurs du passé? Certes, elle comprenait ce besoin de reprendre goût à la vie après six ans d'une vie de peur et de souffrances... Mais tout de même, de là à oublier... Ce "comme avant" était une insulte à la mémoire de tous ces morts...
Elle en était là de ces réflexions quand une silhouette s'approcha et s'assis sur le muret, juste à côté d'elle.
"Quelle soirée!!"
Mais de quoi lui parlait-il celui-là encore? Encore un qui voulait jouer les séducteurs... Elle voulait être seule ce soir. Mais l'homme continua:
"A peine rentré d'Angleterre qu'on m'invite au bal."
Il rentrait d'Angleterre? Il ne manquait plus qu'un homme du pays de Shakespeare lui fasse la cour! Qu'il y retourne en Angleterre ou qu'il aille où il veut, Loriane s'en moquait. Elle commença à esquisser une sortie quand l'autre lui attrapa le bras et lui dit:
"Mais c'était surtout pour te revoir que j'y suis allé..."
Quoi? Elle le connaissait? Elle se retourna et le regarda avec un certain intérêt. C'est vrai que ces cheveux châtains clairs en bataille, ces yeux verts-jaunes rieurs, ce nez à l'arête fine et au bout rond lui disaient vaguement quelque chose... Mais quoi??? Elle était sûre d'avoir déjà vu ce jeune homme quelque part... Mais où??? La réponse la heurta violemment: c'est ici même qu'elle l'avait vu, dans ce village. Elle hasarda:
"Louis?
-M'aurais-tu oublié? Je suis déçu... Ai-je tant changé?"
C'est vrai qu'il avait beaucoup changé le compagnon de jeux de son enfance. La dernière fois qu'elle l'avait vu c'était en 1943 alors qu'il lui annonçait son départ pour le Maroc pour aller en Angleterre, le jeune homme venait d'avoir 18 ans. Il en avait aujourd'hui 23 et il avait survécu à la guerre, lui, le petit garçon gourmand et farceur d'antan qui faisait les pires contorsions et grimaces pour pouvoir entendre le rire de son amie. Elle se jeta contre lui "comme avant". L'enfance n'était pas morte: elle continuait avec Louis.

# Posté le jeudi 29 janvier 2009 15:14

Modifié le dimanche 17 mai 2009 14:21

Les moments qu'on croyait perdus

Loriane passa ses vacances avec Louis. Ce ne fut que longues promenades à vélo ou à pied sur les petites routes poussiéreuses, baignades dans l'étang, goûters somptueux composés de pêches juteuses et sucrées, de sirop de fruits, de limonade et de brioche faite maison. L'enfance était revenue apportant avec elle ses rires insouciants, ses chamailleries inoffensives, ses nuits de rêves où l'on a l'impression que les étoiles se penchent sur notre épaule et nous murmurent de tendres paroles portées par le léger vent tiède, alors on cherche les grillons dans l'herbe pour écouter leur mélodie dans nos mains, on laisse filer le temps; qu'importe puisque l'enfance dure toujours lorsqu'on peut encore jouer à cache-cache avec son meilleur ami à 18 ans.
Assis sous un arbre, il lui raconta son voyage, les combats qu'il avait menés avec des hommes belges, français, anglais, russes, américains, tous d'un grand courage, la vie dans les maquis, les tortures (là, il garda pour lui certains détails), il lui montra les traces que des balles de miliciens avaient faites sur son torse, une avait d'ailleurs failli lui coûter la vie. De la vie de la Résistance, Loriane ne connaissait que la cache de quelques aviateurs anglais que sa marraine avait fait passer pour ses amants (sans grande difficulté) et de cinq ou six petits enfants juifs qu'elle avait cachés pour une nuit.
Louis avait changé: plus grand, plus mince, plus musclé aussi; ce n'était plus le jeune adolescent qu'elle aimait taquiner mais un homme à présent. Il gardait tout de même ce regard qui semblait dire: "Attention! Je suis là et il va y avoir du grabuge et de la rigolade!!!". Louis semblait avoir lu dans ses pensées car il murmura:
"Je dois avoir beaucoup changé pour que tu me dévisages ainsi... Toi, par contre, tu as su rester la même.
-Oh si tu savais... J'ai vécu et vu tant d'horribles choses... Tu m'as beaucoup manqué... J'ai même cru que tu étais mort..."
Un sanglot éteignit sa voix tandis qu'une larme commença à rouler le long de sa joue. Louis la prit dans ses bras et retrouva les mots tendres qu'il lui murmurait quand ils étaient petits et qu'elle avait du chagrin:
"Oui, c'est vrai. Tu as changé mais tu es plus belle encore et tu es devenue une femme... Je suis désolé de ne pas t'avoir aidé et soutenu dans ces moments-là...
-Ah non!!! Je ne veux pas que tu t'excuses d'avoir fait ton devoir de français!!! Tu as aidé à la libération de ton pays et pour ça, tu n'as pas à t'excuser de ne pas avoir été auprès de moi. Si tu étais resté là, je crois que je ne te l'aurais jamais pardonné..."
Les larmes avaient cessé et, s'extirpant de ses bras, Loriane se dressa le visage rouge, les mains sur les hanches et son regard braqué sur lui. Il rit. Sacrée Loriane!!! En vivant avec sa tante, elle avait pris ses attitudes. Il se leva à son tour, alors elle lui prit la main et ils rentrèrent alors que le soleil déclinait dans un ciel d'azur aux reflets dorés et orangés. Au loin, on entendait un train passer, le chant des grillons et le sifflotement d'un oiseau.
Ils coururent pour être à temps au dîner qui les attendait.

# Posté le jeudi 29 janvier 2009 15:36

Modifié le dimanche 17 mai 2009 14:26